L’apéro Facebook ou l’éternel retour de la « jeunesse » désordonnée
Posté le 17 May 2010 par Nicolas Vanbremeersch dans la catégorie : Sur le Web
Tags :
L’image de Facebook est de plus en plus contradictoire. D’un côté se répand la critique « geek », dénonçant un réseau tentaculaire qui accapare les données privées à fin de marketing et qui veut prendre le contrôle du web. De l’autre se développe la critique gouvernementale, qui reproche au contraire à Facebook sa désorganisation, son absence de centralité, le manque d’un responsable qui pourrait signer – et payer les dégâts des « apéros géants » (et ce d’autant plus que les récents changements des conditions d’utilisation ont retiré les « pages » des mains de leurs créateurs pour les apporter aux communautés).
Image paradoxale d’un lieu de socialisation devenu massif alors qu’il tient, finalement, ses promesses : rapprocher des gens au-delà de leur cercle d’amis (d’ailleurs un épiphénomène au regard de l’usage principalement privé et fermé du réseau, qui consiste à partager ses petites photos de vacances à un cercle légèrement élargi – histoire que votre patron puisse vous voir en bikini). Et surtout caricature médiatique qui s’échauffe sur un phénomène banal parce qu’il est brandé Facebook, alors qu’il n’est que le produit d’une époque qui se regarde elle-même de travers.
Pour preuve, cet extrait d’un mémoire sur les « bravades » en pays varois dans la première moitié du XIXème siècle :
« Enfin apparaît lors de la fête [patronale] un pouvoir qui n’est ni permanent ni officiel, celui de la “jeunesse”, pour employer le terme d’Ancien Régime, organisation spontanée ou faiblement structurée sous forme de confréries. Car à l’occasion de nombreuses fêtes, les jeunes se livrent à un simulacre de levée militaire afin d’honorer le saint par des décharges de mousqueterie : c’est la fameuse bravade provençale, salves d’honneur qui donnent à la procession une apparence militaire. D’où d’inévitables conflits de préséance, d’intérêt, d’autorité, qui amènent les pouvoirs publics à s’inquiéter, jusqu’à déplacer préventivement une brigade de gendarmerie sur les lieux, considérant qu’il s’agit là d’une situation dangereuse.
(in Albert Giraud, Des bravades qui tournent mal, de la fête à l’emeute en pays varois- PDF) »
Bien sûr, les décharges de mousqueterie sont d’une nature plus violente que les beuveries, mais parions qu’elles correspondent exactement à « l’apéro », situation limite, ni franchement légale ni foncièrement illégale, portée par une pratique massive et qui nargue volontiers l’autorité constituée. La culture Facebook, légère et irrévérencieuse tout autant que moutonnière et suiveuse s’ajuste donc parfaitement avec cette culture du défi de la « jeunesse » ; et le réseau n’est qu’un outil qui structure l’émergence spontanée d’un mouvement de foule qui n’a au fond pour lui que l’intérêt du mouvement, du groupe et de cette promesse de perte de contrôle.
On ne trouvera dans ces apéros pas grand-chose de neuf : ni dans le procédé de copie, d’une ville à l’autre (qui a toujours existé), ni dans le lien du « virtuel » au « réel », qui a lui aussi toujours existé, ni dans l’aspect massif de ces rassemblements : les pique-niques qui se déroulent chaque été au champ de Mars répondent au même principe de mimétisme. Seules nouveautés : l’ampleur et la rapidité du feuilleton médiatique, qui, parce que l’événement est estampillé « Facebook » (pimentée par un décès, qui incarne ici la puissance néfaste du réseau), gagne un intérêt, et que la réaction politique, prompte à survaloriser la menace de ces réseaux librement organisés.

Oui, il y a quelque chose des bravades et des charivari dans cette histoire. La jeunesse est désordonnée… mais l’est elle autant que cela. Un initiateur d’un apéro Facebook a reculé devant une lettre de la préfecture…