Orange/SNCF : "Casse-toi pov' conne", ou l'effet kairos à l'heure du web

Le parcours est connu : un jeune blogueur poste , et qui se met à circuler très vite. La presse en ligne repère, reprend, puis les médias classiques s »en emparent, et cela finit chez RTL et au Grand Journal – pour l »instant. Ce qui peut surprendre pour une vidéo qui montre essentiellement des pieds, et la vue furtive d »un imper. Tout est dans la bande son.

Un (supposé) cadre d »Orange qui insulte une guichetière SNCF, parce qu »il gagne mieux sa vie. Voila donc une scène choquante, au départ tenue devant un public restreint : 10 personnes dans la gare. Scène dérangeante mais (nous dit-on) banale, furtivement enregistrée par un smartphone dont le propriétaire a senti que quelque chose se jouait, au delà des insultes. Pour nous, elle illustre trois choses :

La mort du off : il n »y a plus d »espace privé. l »internet, depuis longtemps, rend tout diffusable. Les smartphones rendent désormais tout enregistrable. Si l »on s »est longtemps inquiété des caméras de surveillance, que se passe-t-il quand tout le monde a une caméra, et peut potentiellement tout enregistrer, tout diffuser ? Ainsi, dans un contexte infiniment plus tragique, les deux camps en Syrie utilisent Youtube pour dénoncer les crimes de l »autre partie, accélérant la prise de conscience internationale, alors que 10 ou 20 ans plus tôt, on comptait sur les télévisions pour diffuser des images de massacres. C »est aussi une autre illustration de l »effet « caporal stratégique » dont nous parlions récemment.

La prime au kairos – au bon moment : des millions de vidéos sont uploadées chaque jour sur les plateformes, seule une infime partie d »entre elles circulent vraiment. Ce qui se joue ici, c »est l’exacerbation de tensions latentes, connues : les riches contre les pauvres, le privé contre les fonctionnaires, et une infinité de lignes de partage, de vision du monde, qui s »actualisent dans le discours choquant d »un excité. Peu importe le fond, évidement déplaisant, c »est bien parce que ce « rant » se nourrit des questions du moment qu »il interpelle et provoque le partage. « Nous les riches, on va s »exiler » et autres « vous gagnez moins, vous êtes une merde » : est il besoin d »en dire plus ? Sans ce contexte, gageons que cette scène n »aurait jamais émergé.

L »empowerement, voire la naissance de « milices du web » : le grossier personnage de la vidéo a de la chance dans son malheur, car il n »est pas vraiment filmé. Sinon des ligues d »internautes, coalisés et croisant les informations publiques (qui habite Viroflay et a déjà vu ce type ?) ou privées (qui travaille chez Orange et le reconnait ?), auraient vite fait d »avoir identifié le protagoniste, l »exposant à des conséquences funestes. Ainsi la « dog poop girl » coréenne, qui n »a pas nettoyé les déjections de son chien, malgré les remarques des autres passagers du métro, a fait l »objet d’un compréhensible opprobre, dérivée en véritable chasse à l »homme ; le malade canadien qui a harcelé une adolescente jusqu »au suicide a été « outé » et est à son tour le sujet d »attaques en ligne, tout comme les sales mômes qui avaient humilié une accompagnatrice de sortie scolaire.

Enfin, cette affaire témoigne de l »hybridation continue du monde virtuel et réel ; non seulement plus rien n »est caché, tout est enregistré, mais le torrent de haine déversé sur l »employée de la SNCF rappelle à tout habitué du web social le discours typique du commentateur outrancier, voire du troll, mais sorti des espaces habituels, non plus écrit en commentaire d »un article, mais vomi en public. Peut-être un autre cap ?

  • Eric

    Pour prolonger le titre du billet, je ferais un rapprochement avec la fameuse vidéo de Sarkozy au salon de l’Agriculture. Ce qui avait choqué à l’époque, c’est que le Président emploie à l’égard d’un citoyen le registre du vulgaire. Ici, on voit – enfin on entend – un type agonir d’injures une employée jugée incompétente. Dans les deux cas, l’écran à l’heure du web joue un rôle de révélateur d’une vulgarité courante dans les rapports quotidiens, alors que l’écran à l’ère télévisuelle a longtemps servi de « filtre civilisateur ». Sans doute qu’ici aussi un cap est en train d’être franchi. Avec la diffusion de ce genre de vidéos, on sort peu à peu du cadre poli des échanges médiatiques habituels pour coller à une réalité plus crue.

  • Robin Pineau

    Une scène captée dans une gare SNCF est-elle la meilleure illustration de la fin de l’ « espace privé »? Il n’y a pas de voyeurisme ici puisque l’énervé se donne en spectacle. Une remarque donc pour, peut-être, mettre en garde contre la banalisation de cette expression « fin de l’espace privé ».

    Si la captation est partout, il demeure malgré tout des zones où la vie privée reste sanctuarisée, où les écarts avec les convenances et les conciliabules restent possibles entre gens de confiance. Car si l’on peut « tout enregistrer », « tout diffuser » (registre technique), on peut tout aussi bien ne pas le faire (registre des usages, des conventions interpersonnelles). Ne masquons donc pas l’engagement et la responsabilité humaine derrière un possible digital.

    Par ailleurs, si nous n’avions jamais accepté l’emploi du terme « virtuel » pour qualifier « ce qui arrive sur Internet », peut-être qu’il serait plus aisé d’appréhender les « hybridations » évoquées dans le billet. Virtuel, sans effet actuel, et donc la conception d’Internet en tant qu’espace d’expression sans impact sur le monde. Or toute la pédagogie consiste en effet à faire comprendre que si le Web produit ses virtualités, il n’est pas absolument virtuel en soi.

    Eric> Vulgarité courante? Plutôt à la marge il me semble, la courtoisie élémentaire se porte-t-elle si mal de part et d’autre des guichets? Cette vidéo illustre bien plus un type de formatage intellectuel, que résume bien certains commentaires sur Youtube d’ailleurs. Assimiler un fragment au reflet d’une « réalité plus crue » c’est aussi ce qu’il s’est passé avec la vidéo « #harcelementderue », et ça tend à démontrer que sur Internet comme à la télévision, une vidéo impactante reste une fabrique à généralisations.

  • Guillaume

    Robin, merci pour la mise en garde, on n’est jamais trop prudent avec les concepts. Cela étant, si une gare est bien un espace public, et si la scène a eu lieu devant des témoins, elle n’aurait pu avoir la même forme si le protagoniste se savait filmé ; il y « privé » au sens de la vie privée qu’on protege, de l’intime etc, et « privé » au sens de « ce qui ne peut être vu par tous ».

    Et c’est justement « l’écart avec les convenances » et l’outrance de ce malade qui s’est fait chauffer le crane par tous les délires qu’on entend sur la fiscalité (« nous les riches ») qui justifie et la captation, et la mise en ligne, et le succès de la vidéo, qui interpelle. Donc tout comportement hors norme – mode rodney king ou blaireau dans une gare – et qui trouve une résonance dans le discours de l’époque peut bien se retrouver visible de tous, comme dans une bonne vieille caméra cachée.

    Enfin je serais bien en peine de rebondir sur votre développement concernant le web pas virtuel mais qui produits ses virtualités, c’est fort chic, et on est peut etre d’accord, si vous voulez simplement dire que « le web est réel ». Oui, on l’a remarqué aussi ^^

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