YouTube et l'effet "caporal stratégique"

Fin septembre, Spintank et l’IFRI ont remis au CICDE (Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations du ministère de la Défense) une étude sur la manière dont les militaires et leurs proches utilisent les réseaux sociaux.

A travers l’analyse de cas concrets en ligne (celui d’une mobilisation Facebook, d’une vidéo virale, d’une revendication via des forums spécialisés…) et des entretiens avec des proches de militaires, il s’agissait de comprendre pourquoi et comment cette communauté investit le web social.

Comment les conjoint(e)s de militaires s’organisent-ils/elles en ligne pour parler au nom  de ces derniers, soumis au devoir de réserve ? A quel point un contenu publié par un militaire à titre privé peut-il engager l’institution ? Comment sont perçus les lipdubs de soldats ? De quelle manière l’OTAN utilise-t-elle Twitter dans sa guerre informationnelle contre les Talibans ? sont quelques-unes des réflexions engagées dans cette étude.

L’actualité récente est venue nourrir ces réflexions : l’inculpation, lundi 24 septembre, de deux Marines impliqués dans une vidéo montrant quatre soldats américains urinant sur des cadavres d’insurgés afghans illustre l’impact multiplicateur du web. Autrement dit, YouTube peut contribuer à déclencher ou amplifier l’effet « caporal stratégique », pour reprendre l’expression du général Krulak – qui se posait en 1999 la question suivante : une initiative prise tout en bas de la chaîne de commandement peut-elle avoir des répercussions à un niveau politico-stratégique ?

De la mauvaise blague au scandale diplomatique

Lorsqu’en janvier 2012 « Semperfilonvoice » (de la devise des Marines « Semper Fidelis ») poste sur Youtube la vidéo « Marines peeing on Taliban », il ne faut que quelques heures pour que celle-ci soit abondamment commentée, dupliquée, détournée par les internautes. Hors du web, la vidéo est le jour-même reprise par les grands media et fait l’objet d’une condamnation du Conseil des relations américano-islamiques.

Déjà tendues, les relations américano-afghanes se crispent encore davantage. Deux jours après la mise en ligne de la vidéo, la secrétaire d’Etat et le secrétaire à la Défense américains affichent leur réprobation et annoncent l’ouverture d’une enquête. De son côté, le président afghan appelle aux sanctions les plus sévères à l’égard des Marines concernés.

Dans l’opinion publique américaine, le débat fait rage entre partisans et détracteurs des Marines ; c’est en ligne qu’il est le plus palpable. De l’internaute lambda au , en passant par le militaire ou le commentateur politique, tous y vont de leur avis, parfois extrêmement tranché.

Rapidement, le terme « urinegate » émerge, sur le web, pour souligner l’ampleur des conséquences de cette vidéo, « innocemment » tournée par des militaires qui pensaient que celle-ci resterait du domaine privé. Et la pire des conséquences reste encore à venir.

The Guardian

Lorsqu’il est arrêté le 20 janvier après avoir tué plusieurs soldats français sur la base de Gwan en Afghanistan, Abdul Mansour, un militaire afghan de 21 ans, justifie son geste par l’indignation ressentie en visionnant les images des Marines urinant sur des cadavres. Nicolas Sarkozy suspend alors les opérations de l’armée et envisage un rapatriement anticipé des troupes avant 2014.

Voir la guerre
Comme le firent remarquer certains internautes, uriner sur le corps de son ennemi vaincu est une pratique ancienne en temps de guerre, qui vise à humilier son adversaire. Rien de nouveau, donc. Ce qui est nouveau en revanche, c’est l’exposition aux yeux du grand public d’une coutume « barbare », jusque-là connue d’un petit groupe uniquement.

Les guerres d’Irak et d’Afghanistan sont les premières guerres qu’il nous est donné de voir à travers les yeux de leurs principaux protagonistes. Les médias traditionnels, qui détenaient jusqu’au début des années 2000 le monopole de la diffusion massive d’informations, sont aujourd’hui concurrencés par les acteurs mêmes des conflits (soldats, combattants irréguliers, humanitaires, civils, etc.). Ces derniers peuvent facilement photographier ou filmer des actes de guerre et les mettre en ligne en quelques clics.

Tandis que les médias traditionnels tendent à donner une vision policée et comptable de la violence en temps de guerre (souvenons-nous de la « guerre propre » de 1991), le web vient au contraire éclairer celle-ci d’une lumière crue et beaucoup plus dérangeante. Reste à savoir jusqu’à quel point les internautes accepteront d’être confrontés à une réalité pas forcément agréable à contempler.

Thibault Souchet et Marc Hecker

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